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Gestionnaires face à la crise actuelle
Quels sont les apprentissages que nous en retirerons ?

  • Pierre Lainey
  • MBA, Adm.A., F.C.M.C., CRHA
  • Maître d’enseignement en management à HEC Montréal

Publié le : 15 avril 2020

Personne n’échappe à la crise actuelle : autant les consommateurs sont appelés à revoir leurs comportements d’achat, les employés sont contraints à repenser leurs façons de travailler, et les gestionnaires à réfléchir à leurs pratiques d’affaires et leurs modes d’encadrement. Nombreux sont les gestionnaires qui sont pessimistes face à l’avenir, à juste titre : on nous prédit au cours des prochains mois une économie chancelante avec des relents de la crise des années 20. Rien de bien réjouissant.

Cependant, en se tournant vers l’Histoire, les crises ont souvent été source d’innovations qui peuvent amener un avenir meilleur pourvu qu’on en tire certains apprentissages. À la vision pessimiste de l’avenir qui hante bien des gestionnaires présentement, on doit y opposer une vision plus optimiste qui a toutes les chances de se réaliser à la condition qu’on en tire des apprentissages porteurs pour l’avenir. Je me prête donc à cet exercice prospectif purement subjectif de ce que cette crise nous aura enseigné dans quelques mois.

On ne gère pas une crise, c’est plutôt elle qui nous gère

Le chaos dans lequel le nouveau coronavirus a plongé la société tout entière le démontre bien. Nous sommes contraints de faire des choix et prenons des actions que jamais nous n’aurions envisagées auparavant : cesser toute activité commerciale, se départir de nos employés, développer des pratiques d’affaires virtuelles… La crise crée une rupture avec le passé : mais qui dit passé, dit aussi avenir. Les choix que nous avons faits avant la crise doivent être révisés et souvent renversés sans qu’on puisse en évaluer le risque : les décisions que nous prenons maintenant se traduiront-elles par les effets escomptés demain ? Rien n’est moins sûr. Au terme de cette crise, nous aurons appris à mieux apprivoiser le risque et à tirer des leçons de nos « mauvaises » décisions une fois que leurs conséquences se seront matérialisées. En d’autres mots, nous aurons appris à tirer de meilleures leçons de nos erreurs.

Penser globalement, agir localement

Cette maxime des années 90 est d’autant plus pertinente aujourd’hui : la crise actuelle démontre à quel point tout est interrelié : on parle de « démondialisation » de nos activités, comme si la mondialisation était devenue un démon dont il faut se méfier. Achetons local est devenu le mantra de la classe politique. Il est vrai que la crise nous aura appris que ce qui se passe à des kilomètres de nous aura inévitablement des effets à plus ou moins long terme sur ce qui se passe près de nous. S’intéresser à (ou se préoccuper de) ce qui se passe ailleurs pour se préparer localement sera assurément un apprentissage que la crise actuelle nous aura permis de faire. On ne pourra pas du jour au lendemain briser les liens qui nous unissent globalement, mais c’est justement à travers ces liens que nous serons en mesure d’anticiper les événements lointains qui pourront nous impacter localement.

L’incertitude crée des opportunités

C’est lorsqu’on ne sait pas quoi faire que l’on a le plus de liberté pour faire des expériences et poser des actions que nous n’aurions jamais prises auparavant. La crise actuelle est un incubateur pour expérimenter des choses nouvelles, pour tester des idées et essayer… pour voir. On nous pardonnera d’échouer et on ne nous reprochera pas d’avoir essayé, car on reconnaîtra que c’est dans l’exploration qu’émerge l’innovation et que se créent de nouvelles opportunités d’affaires. La crise nous aura appris à innover davantage, à créer des occasions et à remettre en question les « certitudes » qui, pour quelques-uns, faisaient office de dogmes dont on ne devait pas s’éloigner.

La technologie est un moyen, pas une fin

Le foisonnement des technologies dans la crise actuelle pour garder le contact avec nos employés et nos clients, pour vendre nos services ou pour d’autres raisons témoigne bien du besoin que nous avons d’entrer en relation. Jamais autant de rencontres ne se seront déroulées sur Skype, Zoom, Teams et autres plateformes technologiques pour communiquer, décider, mobiliser, rassurer, écouter, etc. On aura trouvé toutes sortes d’usage à la technologie. C’est à travers et grâce à la technologie que nous aurons pu trouver un semblant de normalité, alors que rien ne sera plus « normal comme avant ». La norme sera toutefois toujours dictée par notre besoin humain de maintenir des liens avec les autres et la technologie ne sera qu’un outil pour y arriver. Nous aurons appris que nous pouvons subordonner la technologie à nos besoins d’entrer et de maintenir nos relations.

Pas de nouvelles ne veut pas dire bonnes nouvelles…

Jamais l’information n’aura été aussi précieuse en ces temps de crise. Aux comptes rendus quotidiens des gouvernements sur l’évolution de la crise se juxtaposent les avis d’experts sur l’après-crise, plusieurs se perdent en conjectures quant à quoi ressembleront les entreprises au-delà de la Covid-19. Autant d’informations qui donnent l’illusion, à celui qui en a une soif insatiable, de contrôler ce qui s’en vient pour mieux s’y préparer. La surcharge d’informations est un risque, mais moins grand que celui d’en être privé. Cette crise nous aura appris la valeur de la « bonne » information et à quel point il est important d’aller la cueillir même si elle ne correspond pas à ce que nous aimerions entendre, mais aussi à quel point elle est éphémère. La date de péremption de l’information sera de plus en plus courte, et des efforts constants devront être faits pour se la procurer le plus rapidement possible.

Nous vivons présentement une véritable révolution qui ébranle tous les aspects du travail du gestionnaire. Reconnaître que la crise actuelle impose des choix risqués dont on ne connaît pas – encore – les conséquences, qu’il faut penser globalement pour agir localement, que l’incertitude est le moteur de bien des innovations et crée des opportunités, que la technologie doit se subordonner à notre besoin d’être en relation et que trop d’informations est mieux que pas assez, sont peut-être des apprentissages que nous aurons faits après que la crise se soit estompée. Personnellement, je relirai cet article dans quelques mois. Peut-être alors que quelques-unes de mes prédictions se seront avérées. Sinon, j’aurai appris que je n’ai aucun talent pour la prospective.

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  • Maître d’enseignement en management à HEC Montréal